
Le ski pulka
10 mai 2016
Groenland 2007 Autour de l’Upernavik Isfjord
10 mai 2016Kayak de mer au Canada
La traversée Arctic Bay - Pond Inlet
Juillet - Août 1997
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En ce printemps 1997, c’est une bien curieuse équipe de 3 personnes qui se prépare à partir en Terre de Baffin pour une grande traversée en kayak de mer.
Tout d’abord, il y a Paule. A 35 ans, Paule est une fille aquatique. Eminente plongeuse sous-marine, kayakiste distinguée, amoureuse de l’eau sous toutes ses formes, elle ne peut pas voir une rivière ou une flaque d’eau sans piquer une tête quelle que soit la saison. Nager au milieu des icebergs ou dans un lac de montagne en décembre, rien ne l’effraie. Elle fait aussi du ski de rando mais sa passion, c’est l’eau et le Nord. Elle est la plus expérimentée de l'équipe pour avoir déjà navigué en kayak au milieu des glaces sans avoir cependant effectué un raid de grande envergure comme la traversée Arctic Bay – Pond Inlet.
Béatrice, la quarantaine, est du même type. Monitrice de plongée sous marine, véliplanchiste et surfeuse confirmée, c’est une habituée des piscines et elle nage comme un poisson. Bien sûr, elle fait aussi du tennis et du ski de rando avec ou sans pulka, mais elle aime l’eau et le Nord. Elle a passé quelques week-ends sur un kayak de mer mais n'a jamais navigué au milieu des glaces ni vu un iceberg de sa vie.
Le troisième, c’est moi, Marc, la soixantaine bien sonnée. Je suis avant tout un terrien, un montagnard. Alpiniste et grimpeur dans ma jeunesse, randonneur par la suite, ma passion, c’est le ski : le ski de rando bien sûr, mais aussi le grand raid avec pulka et le ski nordique. Ma passion pour le ski n’a d’égale que ma profonde aversion pour l’eau et tous les sports aquatiques. Malgré plusieurs tentatives courageuses, je n’ai jamais réussi à apprendre à nager, je ne vais jamais à la piscine et la simple évocation de la plongée sous-marine me remplit d’effroi. J’ai peur de l’eau, elle me glace, et même aux Indes en juillet, je ne peux pas prendre une douche froide. De plus, je suis incapable de me servir d’un bateau, la direction à prendre en fonction des vents étant pour moi remplie de mystères. Quant aux subtilités des courants marins, de la houle, du ressac ou des marées, elles m’échappent totalement. Inutile de préciser que je ne suis jamais monté dans un kayak.
Mon ignorance des choses de la mer étant bien connue, c’est avec étonnement qu’un beau jour d’avril 97, je vois débarquer Paule et Béatrice qui viennent me proposer de les accompagner faire une virée en kayak de mer. Il ne s’agit pas du tout d’effectuer un petit tour d’initiation de 3 jours dans le Marais Poitevin. Non, elles ne me proposent rien de moins que de suivre la côte nord de la Terre de Baffin entre les villages d’Arctic Bay et de Pond Inlet, distants de 500km. Les bras m’en tombent !
Au début, j’ai cru à une blague, une plaisanterie, une manière de se moquer de moi et de ma peur de l’eau. L’effet de surprise passé, réalisant que la proposition était sérieuse, j’ai cherché à savoir d’où venait une idée aussi folle.
De Jean-Luc Albouy me disent-elles. Il a fait cette traversée avec Nicole. Il nous a dit que c’était super, qu’il fallait absolument y aller et que tu devrais venir avec nous. J’ai compris, mais Jean-Luc ignore sans doute que je ne sais même pas nager ! Aussi, après avoir rappelé mon incompétence maritime, j’ai refusé sans détour. Mais les femmes sont têtues et un dialogue s’engage:
-- Tu connais pourtant bien la Terre de Baffin où tu as fait plein de raids à skis avec ta pulka, tu ne veux pas voir la mer quand elle n’est pas gelée ? Tu rates quelque chose.
-- Je n’ai jamais vu un kayak de mer, je n’ai pas la moindre idée quant à la manière de s’en servir, je serai un vrai boulet, je ne viens pas.
-- Mais peu importe que tu ne saches pas te servir d’un kayak, nous serons là pour ça. Et puis tu sais, un raid en kayak, c’est la même chose qu’un raid en pulka. Il faut préparer le matériel et la nourriture, monter et démonter le camp tous les jours, s’orienter, maîtriser le réchaud à essence et tout ça, tu sais très bien le faire.
-- Je ne sais pas nager, si le kayak se retourne, je périrai noyé.
-- Mais nous aurons des kayaks Nautiraid parfaitement stables, et tu auras un gilet de sauvetage qui t’empêchera de te noyer. Nous nageons très bien toutes les deux et nous irons te chercher.
-- En plus, j’ai peur de l’eau et je crains le froid.
-- Tu ne vas tout de même pas nous faire croire que tu vas avoir froid alors que tu as tiré ta pulka par 35° au-dessous de zéro sans aucun problème.
-- Mais je ne saurai pas diriger le kayak, ni accoster, ni démarrer.
-- Aucune importance, tu seras sur un kayak biplace avec Béatrice et c’est elle qui le dirigera, tu n’auras rien d’autre à faire que de pagayer.
-- Justement, je n’ai jamais pagayé.
-- C’est extrêmement simple, au bout de dix minutes tu auras compris.
Elles insistent fortement, je commence à être ébranlé, l’idée d’aller faire un raid en kayak fait son chemin et je demande un délai de réflexion. Quelques jours plus tard, elles reviennent à la charge.
-- Alors, tu es sûr que tu ne veux pas venir à Baffin ?
Sentant mon hésitation, elles tirent de nouvelles salves.
-- Toi qui aimes la nature, tu verras plein de bestioles : des renards, des phoques, des narvals, des milliers d’oiseaux et même des baleines.
-- Je ne me vois pas assis sur un kayak au ras de l’eau à côté d’une baleine.
-- Et puis, il y a des ours, il faut un fusil et savoir tirer. Nous n’avons jamais tiré une cartouche de notre vie mais toi, tu as fait ton service militaire, tu sais tirer et tu nous défendras contre les ours.
-- Je n’ai pas de fusil.
-- On va t’en trouver un, j’ai un ami qui me prêtera le sien.
-- De plus, je suis maintenant un peu âgé pour ce genre de voyage.
-- Mais pas du tout, on t’a vu galoper cet hiver avec tes skis, tu es tout à fait capable.
Elles ont réponse à tout. Je me dis alors que si elles insistent autant, alors qu’elles connaissent parfaitement mon incompétence sur l’eau, c’est que cette expédition est possible pour moi. Mon goût de l’aventure l’emporte, j’y vais, mais je suis très inquiet.
Les préparatifs commencent. Au début, c’est du classique: billets d’avion, liste de nourriture, courses au supermarché, achat des cartes, formalités pour le fusil etc... Un kayak monoplace pour Paule et un biplace pour Béatrice et moi sont loués chez GNGL, pliés et mis en caisse. Finalement, tout est prêt et le 23 juillet 1997, on part. Direction Londres où l’on doit prendre un avion pour Toronto.
Le départ est mouvementé. Après être allés à Roissy comme l’indiquait notre billet, nous découvrons que l’avion part d’Orly! Stupeur. En fait, dix jours avant le départ, l’agence a changé nos réservations à notre demande, mais a oublié de nous dire que l’aéroport de départ avait été modifié. Les avions ne sont pas complets et tout finit par s’arranger, on partira de Roissy puisqu’on y est ! Au milieu d’angoisses concernant nos bagages, après un sprint à Toronto suivi d’une nuit blanche à l’aéroport d’Ottawa, on parvient à embarquer pour Arctic Bay, après avoir largué 100$ chacun pour cause d’excédent de bagages. Au moins, les colis sont là.
Arrivés à Arctic Bay, un taxi nous transporte avec armes et bagages, c’est le cas de le dire puisqu’on a récupéré le fusil, jusqu’à la plage où le camp est prestement installé. Les deux jours suivants se passent à dormir et à faire le tour des épiceries du village pour acheter des vivres, afin de compléter ceux amenés depuis la France. On ne trouve évidemment pas nos marques de biscuits et de chocolat préférées, mais enfin, on survivra. Un petit tour à la pompe à essence locale pour l’alimentation du réchaud et tout est prêt.
Ces questions d’intendance sont classiques et ne m’impressionnent pas du tout. Par contre, quand Béatrice m’annonce qu’il va falloir donner 160.000 coups de pagaie pour atteindre Pond Inlet, je me demande dans quelle aventure je me suis lancé, moi qui n’ai jamais donné un seul coup de pagaie de ma vie.



















