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La vallee de la Shaksgam
Septembre - Octobre 1993
Le massif du Karakoram, qui s'étend sur une longueur de plus de 500 km entre la Chine et le Pakistan est un massif exceptionnel par sa beauté sauvage et son histoire. Epargné par la mousson qui frappe l'Himalaya, il est propice à la randonnée pédestre en été et automne.
La rivière Shaksgam, entièrement située en Chine, draine le versant nord du Karakoram avant de terminer sa course dans les sables du désert de Takla Makan. La vallée de la Shaksgam permet d'atteindre le pied de la face nord du K2 et de visiter les glaciers descendant du massif des Gasherbrum vers le nord en profitant de vues exceptionnelles sur les «8000» du Karakoram. Puissamment alimentée par d'importants glaciers, la Shaksgam, comme toutes les rivières du Karakoram, possède en été un débit très important qui la rend infranchissable de la fin de mai à la mi-septembre.
Cette randonnée n'est donc possible qu'à l'automne. On peut rejoindre la Shaksgam depuis le Pakistan par le glacier de Baltoro, le col et le glacier de Sarpo Laggo, mais l'accès le plus simple passe par la Chine et le col d'Aghil. C'est ce trajet que nous avons suivi.
La vallée de la Shaksgam, comme tout le versant nord du Karakoram, est très peu fréquentée et nous n'avons rencontré personne durant les 40 jours passés ici. Des raisons d'ordre géopolitiques expliquent cette désaffection, le versant chinois du Karakoram étant demeuré inaccessible jusqu'à la fin des années 80.
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Rare photo du versant Nord de la chaîne des Gasherbrum. De G à D: Le G1 (Hidden Peak, 8068m), le col des Gasherbrum (6600m), le G2 (8035m), le G3 (7952m) tout proche du G2 et le G4 (7965m) dont la face Ouest domine le glacier de Baltoro. Le Broad Peak (8051m) et le K2 (8610m) sont situés un peu à droite et hors de la photo prise depuis la crête 5300m qui domine la rive gauche du glacier des Gasherbrum au-dessus de la Shaksgam. 5 Octobre 1993.

Le versant Nord di Chongtar Kangri (7330m), le Chongtar Glacier et la confluence avec le North K2 Glacier. 28 Septembre 1993.
En 1887, Sir Francis Younghusband (1), à la recherche d'un passage à travers l'Himalaya lors de son fameux voyage de Pékin aux Indes, découvrit le col d'Aghil d'où il gagna la vallée de la Shaksgam. Après avoir franchi le col de Mustagh à 5600m, il rejoignit le glacier de Baltoro puis le bassin de l'Indus. Deux ans plus tard, il traversa à nouveau le col d'Aghil, descendit la Shaksgam et gagna le col de Shimshal puis la vallée de l'Indus. Ce n'est que 50 ans plus tard qu'Eric Shipton (2),(3) et Bill Tilman (4) revinrent ici avec l'expédition géographique anglaise de 1937 afin de combler les blancs qui demeuraient encore sur les cartes
La difficulté des randonnées sur le versant nord du Karakoram est d'ordre logistique. Mahza, dernier lieu habité rejoint par la route, est à 4 jours de marche de la Shaksgam par le col d'Aghil (4780m). La vallée et les massifs qui la dominent sont inhabités, sans aucune ressource. Les chameaux de Bactriane à deux bosses sont ici le seul moyen possible pour acheminer les vivres et le matériel dans la vallée puis les transporter sur une distance de plus de 100km. Notre petite équipe de 4 personnes a effectué la totalité du parcours à pied en septembre-octobre 1993.
Vers la Shaksgam
Le transport vers la Shaksgam avec des chameaux de Bactriane a été organisé depuis la France avec l'aide d'une agence chinoise d'Urumqi qui a parfaitement rempli sa mission. Partis de Pékin, nous avons fait halte à Urumqi, Kachgar et Yarkand avant d'arriver à Mahza le 13 septembre où nous avions rendez-vous avec la caravane de chameaux qui nous a accompagnés pendant plus d'un mois.
Les chameaux sont bien là et, après avoir vérifié le matériel, la caravane s'engage le jour même sur la piste qui descend la vallée de la rivière Yarkand en suivant sa rive gauche. Cette piste, construite par l'armée chinoise lors de la guerre sino-indienne de 1962, est maintenant assez dégradée. Deux jours de marche facile permettent d'atteindre, près du lieu-dit Nica, le confluent de la Yarkand et de la rivière Surukwat que l'on va remonter vers le sud.
Après avoir laissé sur la gauche la vallée de la fausse Shaksgam (Zug Shaksgam), la caravane emprunte une piste taillée à flanc de paroi qui permet de franchir les gorges de la Surukwat. A la sortie des gorges débute la longue montée conduisant au col d'Aghil (4780m) atteint avec les chameaux le 16 septembre. La Shaksgam est à nos pieds et c'est avec émotion que nous franchissons ce col mythique dont nous avons tant rêvé. Dans la soirée, le camp est établi près de Kulan Jilga, au pied du col d'Aghil, sur la rive droite de la Shaksgam, vers 3930m.
Vers le K2
17 au 20 septembre - Sughet Jangal
Le 17 septembre, nous commençons à descendre la Shaksgam pour rejoindre le lieu-dit Sughet Jangal (3890m) situé 30km en aval, à l'entrée de la vallée conduisant au K2. Pour cela, il faut traverser la rivière qui coule dans une vallée très plate, large de 500m à 2km selon les endroits, à une altitude voisine de 4000m. Le courant est rapide et la rivière se divise en plusieurs bras mais le chenal principal demeure important. Nous sommes à peine au début de l'automne, les chameaux traversent facilement mais, pour nous, la traversée à gué demande un peu d'attention et il est facile d'imaginer que cette traversée est impossible en été. Les chameaux restent à Sughet Jangal car ils ne peuvent pas remonter la vallée conduisant au K2. Ils nous attendront ici où nous avons prévu de revenir dans une dizaine de jours.
21 au 29 Septembre - Le versant Nord du K2
Après avoir réorganisé les charges et pris un peu de repos, c'est à pied, lourdement chargés, que s'effectue notre départ vers le K2 en ce matin du 21 septembre. Le ciel est limpide et le sommet du K2 apparaît dans l'axe de la vallée. Après une journée passée sur un terrain morainique, le North K2 Glacier est rejoint vers 4500m dans la soirée.
Comme tous les glaciers du versant nord du Karakoram, celui-ci est couvert de pénitents. Ces aiguilles de glace qui peuvent dépasser douze mètres de hauteur recouvrent certains glaciers des régions sèches et ventées. Au Karakoram, le contraste est saisissant entre les glaciers du versant sud et du haut bassin de l'Indus (Biafo, Baltoro, Hispar, Batura etc..) dépourvus de pénitents et ceux du versant nord et du bassin de la Shaksgam (K2, Gasherbrum, Singi, Kyagar etc..) recouverts par ces formes glaciaires.
Par chance, sur le glacier du K2, les pénitents sont assez éloignés les uns des autres ce qui nous permet de progresser facilement entre eux. Mais sur d'autres glaciers de la région, ils peuvent constituer un obstacle infranchissable.
La montée sous un ciel limpide au milieu des pénitents du North K2 Glacier est somptueuse. La forme parfaite du K2 apparaît dans l'axe de la vallée au milieu des pénitents et se rapproche petit à petit tandis que le massif des Chongtar Kangri (7330m) et ses chutes de séracs se dévoile peu à peu au-dessus du glacier.
Dans la soirée du 23 septembre, le camp est monté vers 5100m, au pied de la face Nord du K2. Devant nous, le fantastique éperon nord, haut de 3500m entre 5100 et 8600m s'élève directement vers le sommet.
Intense émotion esthétique si bien exprimée par l'explorateur anglais Francis Younghusband (1) qui fut le premier à voir ce versant du K2 en 1887. « It was one of those sights which impress a man for ever, and produce a permanent effect upon the mind- a lasting sense of the greatness and grandeur of Nature's works- which he can never lose or forget ».
Le lendemain est consacré à une visite en direction du col Savoia, atteint en 1909 par l'expédition italienne du duc des Abruzzes (5) qui venait du glacier de Baltoro. Toute la journée, nous sommes à la fois écrasés et fascinés par les 3500m de paroi qui nous dominent.
Dans la soirée, le soleil illumine le K2. Fabuleux spectacle devant la plus belle montagne du monde.
Le jour suivant, 25 Septembre, est occupé par une longue balade sous un ciel un peu couvert afin de compléter la visite de ce site fantastique où nous ne reviendrons sans doute jamais.
Au matin du 26 Septembre, il est temps d'entamer le retour car, après le K2, les Gasherbrum nous attendent. Après une descente du glacier du K2 au milieu des pénitents, un camp est installé vers 4900m, face au massif des Chongtar. Dans la nuit, quelques centimètres de neige sont tombés et le ciel demeure couvert.
Espérant une éclaircie, nous partons vers le sommet de 5400m dominant la rive droite du glacier du K2 et gravi par le grand Bill Tilman (4) lors de l'expédition anglaise de 1937. Nous l'atteignons en remontant une pente de neige facile sous un ciel qui demeure nuageux. La vue sur le massif des Chongtar est grandiose et montre bien la complexité du système montagneux de la région. Le ciel se dégage un peu tandis que nous sommes au sommet et le retour vers le camp face à ce paysage demeure un grand souvenir.
Le lendemain, nous reprenons le chemin de Sughet Jangal rejoint dans la soirée du 28 Septembre.
Vers les Gasherbrum
30 Septembre au 4 Octobre - La vallée de la Shaksgam
Après une journée de repos auprès des chameaux, nous quittons Sughet Jangal pour aller voir la chaîne des Gasherbrum et les «8000» du Karakoram dont le versant nord, d'un accès long et compliqué, a été très peu visité jusqu'à notre époque. Nous souhaitons également remonter la vallée de la Shaksgam le plus haut possible et voir le glacier de Singi. Pour cela, il faut rejoindre les glaciers qui descendent du massif des Gasherbrum et atteignent la vallée de la Shaksgam à 60km d'ici.
Quatre jours de marche facile sous un ciel lumineux, au milieu des roches ocres qui bordent la vallée, avec des vues magnifiques sur les sommets environnants, nous conduisent au pied des glaciers où, vers 4300m, le camp des Gasherbrum est installé avec les chameaux.
Le glacier des Gasherbrum et son voisin, le glacier d'Urdok, alimentés par le versant nord des Gasherbrum et du Broad Peak, barrent partiellement la vallée et marquent la limite entre la moyenne Shaksgam où nous sommes et la haute Shaksgam où nous souhaitons aller.
Deux parcours complexes sont possibles pour accéder à la haute Shaksgam: soit traverser les deux glaciers, soit suivre le cours de la rivière.
La traversée des glaciers est souvent difficile et toujours longue car le glacier des Gasherbrum est recouvert de grands pénitents et le glacier d'Urdok de débris morainiques. De plus, les conditions de glace, en constante évolution, rendent cette traversée imprévisible; on peut l'entreprendre sans pouvoir la terminer et être contraint au demi-tour.
Quant à la rivière, elle coule dans un défilé étroit, coincée entre une paroi rocheuse sur sa rive droite et le front du glacier d'Urdok qui forme un mur de glace vertical de plus de 40m de hauteur sur sa rive gauche.
Ce passage d'environ 300m de longueur, le Détroit de la Shaksgam permet d'accéder à la haute vallée sans traverser les glaciers.
Il ne peut cependant être franchi, à gué dans une eau glacée, avant le début du mois d'octobre à cause du débit et du courant de la rivière. Les chameaux ne peuvent pas aller au-delà du camp des Gasherbrum et c'est à pied que nous visiterons la haute Shaksgam. A pied sur les glaciers ou les pieds dans l'eau fraîche de la Shaksgam ?
En ce 5 octobre, le temps est toujours parfait, mais les températures baissent de jour en jour. Aussi, nous partons gravir une crête dominant la rive gauche du glacier des Gasherbrum afin de profiter du panorama sur les faces nord du Karakoram et aussi d'examiner s'il est possible de traverser les glaciers pour rejoindre la haute vallée de la Shaksgam.
Vers 5300m, tout le versant Nord de la chaîne des Gasherbrum est devant nous. Fabuleux paysage. D'est en ouest, sur près de 40km, le G1 (Hidden Peak) et le G2 à plus de 8000m, le G3 tout proche du G2 et le G4 qui domine le glacier de Baltoro. Entourés de divers “petits 7000”, ils composent le plus grandiose paysage de haute montagne de la planète. A elle seule, cette vision unique justifie la visite de la Shaksgam.
La journée du lendemain est consacrée au glacier des Gasherbrum. Après plusieurs heures passées au milieu des pénitents, il apparaît clairement que la traversée des glaciers est, certes superbe, mais longue et aléatoire. Aussi, pour rejoindre la haute vallée de la Shaksgam, nous passerons par le Détroit plutôt que par les glaciers. Retour facile vers le camp des Gasherbrum.
7 au 14 octobre - Le Détroit et la Haute Vallée de la Shaksgam
Le 7 octobre, nous quittons le camp des Gasherbrum avec vivres et matériel en direction du Détroit de la Shaksgam.
Après avoir suivi la rive droite sur des bancs de sable et de galets, vient l'endroit où la rivière coule le long de la paroi rocheuse. La profondeur est assez faible mais l'eau est glacée et, après avoir installé sac, vêtements et chaussures sur le dos, nous remontons le courant à gué avant de revenir sur la berge de la rive droite.
Ce passage extrêmement spectaculaire est aussi assez dangereux en raison des blocs de glace du glacier d'Urdok qui peuvent tomber sur la rive gauche de la Shaksgam. Mais quelle ambiance au milieu de ce passage où l'on se croirait sur la Lune ! Le Détroit franchi, la haute Shaksgam s'ouvre devant nous sur une longueur de 60km, jusqu'au glacier d'où sort la rivière.
Trois glaciers atteignent la rive gauche de la vallée en amont du Détroit. Vers 4400m, le glacier de Staghar se contourne facilement mais le glacier de Singi, à 4500m, et le glacier de Kyagar vers 4900m barrent complètement la vallée. C'est ainsi qu'à certaines époques, le barrage formé par le glacier de Kyagar a créé un lac de plusieurs kilomètres de long (6). D'autres lacs de ce type existent au Karakoram où se trouvent les plus importants glaciers du monde non polaire.
La rupture partielle ou totale d'un barrage naturel sous la pression de l'eau peut créer en aval un courant dévastateur. Ce phénomène d'écoulement brutal d'une masse d'eau n'a rien d'exceptionnel mais il représente un danger important qui n'est pas particulier à la vallée de la Shaksgam mais concerne tout le Karakoram (3).
En amont du Détroit, nous remontons facilement la vallée jusqu'au glacier de Staghar. Au cours de la soirée, le ciel se couvre et il tombe un peu de neige pendant la nuit. La température chute nettement au-dessous de zéro et au matin, sous un ciel grisâtre, la glace apparaît à la surface de l'eau. Aujourd'hui, les traversées de la rivière à gué seront un peu fraîches.
Le soleil revient et, après deux journées de marche facile, nous atteignons le glacier de Singi qui coupe toute la vallèe. La rivière s'est frayée un chemin sous la glace, empêchant ainsi la formation d'un lac en amont. Le lendemain, notre progression vers la haute Shaksgam échoue au milieu des pénitents. La traversée du glacier de Singi est certes possible (7) mais serait trop longue à l'aller et au retour au regard de notre calendrier.
Nous n'irons donc pas au-delà du glacier de Singi. Néanmoins, le 11 octobre, nous montons vers 5300m sur les crêtes dominant la rive gauche du glacier de Singi pour avoir une vue de l'ensemble de la haute Shaksgam. Descendant du massif des Apsarasas Kangri et du Teram Kangri dont les crêtes de plus de 7000m s'alignent sur 30km, le glacier de Singi est très spectaculaire avec sa moraine médiane et ses pénitents qui le rendent difficilement franchissable.
Vision de bout du monde et pour nous, ultime vision de la haute Shaksgam. Au matin du 12 octobre, tournant le dos au glacier de Singi avec quelques regrets, nous mettons le cap vers le Détroit. Trois jours de marche sur un terrain connu et un second franchissement du Détroit aussi impressionant que le premier, nous ramènent au camp des Gasherbrum où les chameaux nous attendent.
15 au 21 octobre – Le retour vers le col d'Aghil et Mazha
Le voyage s'achève. La Shaksgam a beaucoup changé depuis notre arrivée il y a un mois. La température et le niveau de l'eau ont baissé et on peut maintenant traverser la rivière assez aisément. L'eau est claire, la glace s'est installée sur les rives et ne parvient plus à fondre durant la journée. Dans un mois, l'eau ne coulera plus.
Après avoir descendu la vallée de la Shaksgam jusqu'à Kulan Jilga, puis retraversé le col d'Aghil, nous faisons halte pour la nuit près d'une cabane de bergers kirghizes. Ce sont les premiers humains rencontrés depuis 5 semaines. Les hommes sont descendus mais un jeune couple, dont la femme est enceinte, va passer l'hiver ici. Ils nous offrent le thé et des biscuits tandis que nous leur donnons une corde qui leur sera très utile. Le poêle, alimenté par la bouse de yack, fume et maintient un peu de chaleur dans cette pièce, malgré les pierres disjointes des murs de la hutte. Nous sommes à 4500m d'altitude et l'hiver ici doit être sévère.
Au matin, nous prenons congé de nos hôtes avant de suivre à nouveau les gorges de la Surukwat, puis de remonter la vallée de la Yarkand pour atteindre Mahza où nous arrivons le 21 octobre avec les chameaux.
C'est fini, les plus grandes, les plus hautes, les plus sauvages et les plus belles montagnes du monde sont derrière nous.


















































