
Le Tchad 2014
30 novembre 2016
La vallée de Shimshal 1995
21 février 2017La dérive du Fram
Nansen 1893 - 1896
Au cours du 19ème siècle et jusqu'en 1914, les régions polaires ont été le théatre de nombreuses expéditions marquées par de terribles souffrances, des morts, des désastres complets, mais aussi des réussites impressionnantes et des exploits inégalés. La course vers le Pôle Sud entre Scott et Amundsen et l'expédition de Shackleton sur l'Endurance sont les aventures polaires les plus célèbres, mais la dérive du Fram de Nansen à travers le Bassin Polaire de l'hémisphère nord est sans aucun doute la plus originale et l'une des plus époustouflantes.
Les parties de texte écrites en italique sont des citations extraites du récit de Nansen (Cf la bibliographie).
Nous sommes en 1879 et l'exploration de notre planète est presque achevée. L'Amérique, l'Afrique et l'Asie ont livré la plupart de leurs secrets et seules les régions polaires demeurent encore largement inconnues. Au sud, personne n'a encore posé le pied sur le continent Antarctique. Au nord, le Bassin Polaire conserve ses mystères et nul n'a réussi à dépasser une latitude de 83°N. On ignore s'il existe des îles au milieu de l'océan arctique, si le Pôle est situé sur un domaine continental ou maritime ou si l'océan est profond. On ne sait à peu près rien des courants marins. Les passages maritimes du Nord-Est¹ et du Nord-Ouest¹ont été repérés mais aucun bateau ne les a franchis. Quant à l'intérieur du Groenland, il n'a jamais été traversé.
Le naufrage de La Jeannette
C'est dans ce contexte que le 8 juillet 1879, l'américain George de Long, commandité (on dirait aujourd'hui sponsorisé) par le journal New York Herald, quitte San Francisco avec 32 hommes, à bord du navire La Jeannette, pour essayer de franchir le Passage du Nord-Est (1) à partir du détroit de Béring. Ce jour là, George de Long ne peut pas savoir que le suédois Adof-Erik Nordenskjöld est sur le point de réussir le premier franchissement du fameux Passage. C'est en effet le 20 juillet 1879 que Nordenskjöld atteint le détroit de Béring, un an jour pour jour après avoir quitté la Norvège. De Long franchit donc le détroit de Béring, se dirige vers l'ouest le long des côtes russes et apprend le succès de Nordenskjöld lors d'une escale sur la côte sibérienne.
Le Passage perdant du même coup son attrait journalistique de grande première, de Long cherche alors tout simplement à atteindre le Pôle Nord en bateau! Seule, la recherche à tout prix du sensationnel pour satisfaire son sponsor explique une entreprise aussi totalement insensée. La Jeannette, dont la coque était inadaptée aux pressions de la glace, était vouée à l'écrasement.
Dès le 6 septembre 1879, La Jeannette est prise dans la banquise au sud de la Terre de Wrangel. (Cf carte). Pendant 21 mois, bloquée dans les glaces, elle va résister à l'écrasement et dériver vers l'ouest puis le nord-ouest. Mais le 12 juin 1881, elle est broyée au nord des îles de la Nouvelle-Sibérie et coule. L'équipage entreprend alors une retraite épuisante vers le sud et rejoint le delta de la Léna où il meurt de faim et de froid. Il n'y aura que 2 survivants.
Où l'on reparle de La Jeannette
La Jeannette n'a pas fini de faire parler d'elle car, au cours de l'été 1884, 3 ans après le naufrage, on découvre des épaves authentiques du navire sur une glace flottante près de Julianehåb (appelé aujourd'hui Qaqortoq), sur la côte sud-ouest du Groenland, à 5400km du lieu du naufrage.
Ce trajet, l'épave l'avait parcouru en environ 1100 jours, ce qui correspondait aux vitesses de dérive connues de 5km/jour. La carte montre à l'évidence que l'épave n'avait qu'un trajet possible. Elle avait dérivé vers le nord-ouest à travers l'Océan Polaire, poussée par un courant de sud-est, était passée près du Pôle au nord de la Terre François-Joseph, puis avait dérivé vers le sud le long de la côte est du Groenland, emportée par le courant du même nom qui avait repoussé plusieurs expéditions depuis 50 ans (Cf carte). La découverte des épaves de La Jeannette fournit la preuve de l'existence d'un grand courant marin transpolaire, ignorée à l'époque.
Le plan de voyage de Nansen
Le norvégien Fridtjof Nansen n'a que 23 ans en 1884 lors de la découverte des épaves de La Jeannette. Champion de ski et de patinage, il a de grands projets d'exploration qu'il ne va pas tarder à mettre en oeuvre. C'est ainsi qu'au printemps 1888, il réalise la première traversée du Groenland qu'il effectue à skis d'est en ouest. Cette expédition qui constitue le premier grand raid à skis de l'histoire, a un retentissement considérable en Europe.
Nansen devient célèbre, les portes s'ouvrent devant lui et il songe à des voyages plus importants comme l'exploration du Bassin Polaire, dont on ne sait toujours à peu près rien, et la conquête du Pôle Nord. En 1889/90, Nansen a l'idée révolutionnaire à l'époque, mais absolument géniale, d'utiliser le courant marin transpolaire découvert 5 ans plus tôt pour explorer le Bassin Polaire. Laissons parler Nansen.
Si la plupart des expéditions arctiques entreprises jusqu'ici avaient échoué, c'est qu'elles avaient été dirigées dans des mers où le courant porte vers le sud. A mesure que le navire avançait dans la direction du nord, les glaces en débâcle devenaient de plus en plus nombreuses, puis finalement bloquaient le navire et l'entraînaient en arrière. Si l'on avançait avec des traîneaux sur la banquise, les explorateurs s'épuisaient en efforts inutiles. Au prix de terribles fatigues, ils marchaient vers le nord, et pendant ce temps, la lente dérive des eaux repoussait vers le sud la banquise sur laquelle ils croyaient avancer.... Pour atteindre le Bassin Polaire, il fallait au contraire suivre un courant portant au nord; en un mot, accomplir sur un navire le voyage des épaves de La Jeannette.
Atteindre les îles de la Nouvelle-Sibérie, et de là, avancer aussi loin que possible vers le nord, en se frayant un passage à travers les glaces, puis, une fois toute issue fermée dans cette direction, se laisser entraîner vers le nord-ouest par la lente dérive qui porte les eaux de l'océan Glacial de Sibérie vers le Groenland, tel était le plan de voyage que j'élaborais. Mon projet fut loin de réunir les suffrages des explorateurs arctiques. Il s'écartait évidemment trop des idées jusqu'ici admises.
Et voilà, c'était simple, il suffisait d'y penser !
Alors que tous les explorateurs précédents essayaient d'éviter que leur bateau soit écrasé par les glaces, Nansen cherche au contraire à se laisser dériver avec elles pour progresser vers le nord.
La préparation du voyage
Elle dura 3 ans et fut extrêmement soignée. En particulier, le bateau de Nansen, le Fram, dont le nom signifie "En avant", fut spécialement construit par l'ingénieur norvégien Colin Archer pour la navigation au milieu des glaces et pour résister aux fantastiques pressions de la banquise. Petite unité de 402 tonneaux de jauge brute, le Fram était court (34,5m à la flottaison) mais large (10,4m). Sa forme était particulière:
La coque, l'avant et l'arrière reçurent une forme bien arrondie afin que nulle part la glace ne put trouver prise. Le navire présentait partout des surfaces unies de manière à pouvoir glisser comme une anguille hors de la glace lorsque les blocs l'enserreraient avec force.
La partie destinée à l'habitat fut particulièrement soignée au niveau de l'isolation thermique; c'est ainsi que le liège et le feutre furent abondamment utilisés. Le Fram avait une machine de 220CV, était éclairé à l'électricité à l'aide d'une dynamo actionnée par la machine ou par une éolienne installée sur le pont (Voir la photo ci-après) pendant la dérive.
Le Fram possédait plusieurs embarcations de secours en cas de naufrage, des vivres pour 6 ans (!), des armes à feu et d'abondantes munitions pour pouvoir chasser, ce qui se révèlera très utile, du pétrole pour faire marcher le poêle pendant l'hivernage (mais oui, le Fram était bien chauffé !), 2 hélices et un gouvernail de rechange et une impressionnante collection d'instruments scientifiques, une forge, du bois et un outillage permettant de fabriquer à peu près n'importe quoi.
L'équipage comprenait 13 hommes dont Otto Sverdrup, commandant du Fram, Nansen, chef de l'expédition, Fredrik Hjalmar Johansen dont on reparlera, deux mécaniciens, un médecin, un cuisinier et un électricien. Ils étaient tous très habiles, adroits, vigoureux, connaissaient parfaitement le bateau, les divers instruments utilisés et étaient capables de parer à presque toutes les situations.
Le voyage du Fram
De la Norvège à la banquise
Juillet-Septembre 1893
Le Fram quitte Vardö, dernier port norvégien au nord, le 21 juillet 1893 pour la Nouvelle Zemble et la mer de Kara. Les premières glaces apparaissent dès le 27 juillet et le 29, le Fram fait escale à Kabarova sur la côte russe où Nansen s'est fait amener une meute de 34 chiens de traîneaux qu'il embarque sur le navire. Les dernières lettres sont expédiées et, le 3 août 1893, le Fram lève l'ancre. Plus personne ne le reverra pendant 3 ans.
Le 4 août 1893, le Fram entre dans la mer de Kara et une très difficile navigation au milieu des glaces va débuter dans cette région mal connue où de nombreuses îles ne sont pas portées sur les cartes.
A la fin août, le Fram tourne pendant 9 jours autour de l'île de Taïmyr et manque de peu d'être pris dans les glaces. Enfin, le 10 septembre, il double le cap Tcheliouskine, extrémité nord de l'Asie à près de 78°N de latitude. A partir de là, la mer est libre. Pendant 10 jours, la navigation est facile puis, le 20 septembre, le Fram se retrouve au nord de l'archipel de la Nouvelle-Sibérie à l'extrémité de l'eau libre. Le 23 septembre 1893, il est entièrement bloqué par les glaces à 78°50'N de latitude. La glace épaissit rapidement, le temps est clair mais le 25 septembre, la température descend déjà à -13°C. L'hiver est là.
Le premier hivernage
Hiver 1893-1894
Nansen et ses compagnons préparent donc leur premier hivernage. Le Fram est converti en confortable quartier d'hiver. Tous les deux jours, Scott-Hansen détermine astronomiquement la position du navire et calcule la dérive tandis que la vie s'écoule, calme et tranquille, à bord du Fram.

6 avril 1894. Hansen observe l'éclipse de soleil dont il a calculé l'heure exacte à 7 secondes près !
Nansen raconte ainsi l'emploi du temps d'une journée:
A 8h, lever. Aussitôt après, déjeuner composé de fromage, de corned beef ou de mouton en conserve, de jambon, de langue de Chicago ou de lard, de caviar de morue, d'anchois, de biscuits de farine d'avoine ou de biscuits de mer anglais, de marmelade d'orange ou de compote. 3 fois par semaine, du pain frais. Comme boisson, du thé, du café ou du chocolat.
Bel appétit n'est-ce-pas ? Et ce n'est pas terminé !
A 1h, tout le monde se retrouvait dans le carré pour le dîner composé de 3 plats: soupe, viande et dessert. La viande était toujours accompagnée de légumes verts, de pommes de terre ou de macaronis.
Et Nansen poursuit:
Après une petite sieste, on se remettait au travail jusqu'au souper, à 6h du soir. Le menu de ce troisième repas était le même que celui du déjeuner. La soirée se passait à fumer, à lire ou à jouer aux cartes pendant que l'un de nous faisait fonctionner l'orgue et que Johansen exécutait sur son accordéon ses fameux morceaux « Oh, Suzanne » et « La marche de Napoléon en canot à travers les Alpes ».
A minuit, on allait se coucher sauf l'homme de veille. Le quart de nuit ne durait qu'une heure et était pris à tour de rôle par chacun de nous. Toutes les deux heures, l'homme de veille notait les observations météorologiques.
De temps à autres, un ours vient rôder autour du navire ce qui procure de la viande fraîche à l'équipage car les Norvégiens sont de redoutables tireurs. En octobre 1893 se produisent les premières attaques de la banquise contre le Fram.
Pour l'instant, la dérive n'est qu'une succession d'avancées et de reculs. C'est ainsi qu'au bout d'un mois, le Fram se retrouve à son point de départ. En novembre, les pressions s'intensifient, suivies de phases de détente au cours desquelles des chenaux d'eau libre s'ouvrent dans la banquise.
Cette lutte des glaces les unes contre les autres est extraordinaire. Dans une semi-obscurité, vous voyez les blocs monter en hautes crêtes et approcher. Dans les collisions, des quartiers épais de 5m sont projetés en l'air, montent les uns au-dessus des autres ou retombent pulvérulents.
Mais la coque du Fram résiste. Le navire constitue un remarquable et confortable refuge. A Noël 1893, la température descend à -38°C et au début février 1894 à -48°C. Mais dans le carré chauffé, il fait +22°C. Lorsque Hansen sort pour lire les instruments, la différence de température atteint 70°..... Malgré cela, il sort en caleçon relever les thermomètres.
En fait, ces Norvégiens sont des gaillards à toute épreuve. Chaque jour, ils font de longues excursions sur la banquise et le 12 mars 1894, le thermomètre descend à -51°C.
Quoique nous ne soyons vêtus que d'une jaquette de laine et d'une blouse légère en peau de phoque, nous ne sommes nullement incommodés par cette température. Au contraire, elle nous semble très agréable. Nous pourrions très certainement supporter 20 ou même 30° de moins. Ici, par un froid de -50° avec du vent, je n'hésite pas à sortir. Sans commentaires !
Le 2 février 1894, le Fram passe 80° de latitude ce qui remonte le moral de l'équipage d'autant que le soleil réapparaît le 16 février. Malgré cela, en 4 mois ½, ils n'ont gagné que 1°10' ce qui est peu d'autant que le 2 avril, ils sont toujours au même endroit. Nansen calcule qu'à ce train là, ils en ont pour 8 ans. L'équipage se maintient en forme. Le climat est très sain (à -40°C) et Nansen n'hésite pas à recommander cette région " aux personnes affaiblies ou atteintes d'affections nerveuses ".
Donc, si vous vous sentez un peu fatigués, vous savez ce qu'il vous reste à faire !
L'été 1894
Au printemps 1894, la dérive accélère nettement. Le Fram atteint 81°N le 1er mai et près de 82°N à la mi-juin. Il dérive comme Nansen l'avait prévu. Fin mai, des chenaux s'ouvrent dans la glace mais le Fram demeure bloqué ce qui ne surprend personne.
L'été est occupé à effectuer divers relevés scientifiques. Nansen et ses amis mesurent ainsi la profondeur de l'océan avec une ligne de sonde. Ils trouvent des valeurs comprises entre 3300 et 4000m ce qui contredit toutes les théories admises à l'époque. Ils mesurent également l'épaisseur de la glace qui varie de 2m à 2,80m mais dépasse 10m sous le Fram. La température de l'eau est également soigneusement relevée à diverses profondeur avec un thermomètre plongeur ainsi que la salinité.
L'homme de veille effectue les relevés météorologiques toutes les deux heures, le jour comme la nuit. Enfin, la position du Fram est notée chaque jour ainsi que les observations méridiennes avec sextant et horizon artificiel.
Le 17 mai, jour de la fête nationale norvégienne, grandes cérémonies à bord du Fram: défilé de l'équipage sur la banquise, drapeau en tête, avec l'orchestre sur un traîneau, discours, concert, bal et banquet. Le moral reste très élevé, 10 mois après le départ.
Nouvelle fête le 24 juin 1894 pour la Saint Jean et le premier anniversaire du départ d'Oslo.
Fin août, l'été est fini, les ours réapparaissent; Nansen et ses compagnons mangent à nouveau de la viande fraîche.
Le deuxième hivernage
Hiver 1894 - 1895
Le 23 septembre 1894, il y a un an que le Fram dérive. Il a gagné 350km vers le nord ce qui est inférieur aux prévisions de Nansen et la terre la plus proche est à 1500km. Le soleil disparaît le 16 octobre ce qui provoque une nouvelle fête à bord du Fram et dès le début de novembre, la nuit est totale.
Bentzen joue de l'accordéon, tout le monde danse, Pettersen valse avec Nansen toute la soirée tandis qu'Amundsen (l'autre !) passe les rafraîchissements constitués de pêches au sirop. Ils sont tous encore très en forme 16 mois après le départ.
Nansen commence à méditer un raid à pied vers le Pôle. Le bon état de la surface gelée de la banquise le confirme dans cette idée et il commence donc à entraîner ses troupes à la pratique du ski sur la banquise avec halage des traîneaux. Un précurseur de la pulka actuelle, mais celle des Norvégiens est chargée à 120kg avec plusieurs mois de vivres. 2h par jour d'entraînement pour tout le monde. Ainsi, au clair de lune, l'équipage du Fram fait des courses à skis sur la banquise en tirant ses traîneaux.
Le plan de Nansen au début de ce second hivernage consiste à quitter le Fram en mars 1895, laissant le commandement du navire à Sverdrup. Il choisit Hjalmar Johansen pour l'accompagner, emmènera 28 chiens traînant une charge de 1000kg et se dirigera vers le Pôle distant de 770km. Le retour se fera vers la Terre François-Joseph, d'où un voyage en kayak si la mer est libre ou à pied si elle est gelée les ramènera au Spitzberg. Le trajet total est de 1500km. Pendant ce temps, le Fram continuera à dériver jusqu'à ce qu'il arrive dans une mer libre.
La réussite du plan de Nansen supposait un gibier abondant servant de nourriture et une banquise lisse et unie permettant aux chiens de rallier le Pôle en 50 jours. Seule la première condition se vérifiera.
Dès octobre 1894, Nansen prépare son raid en faisant de nombreux essais avec les traîneaux à chiens et les kayaks. Le Fram passe 83°N mais, le 3 janvier 1895, à la suite d'une très violente compression des glaces, Nansen et ses équipiers sont au bord du désastre.
Aujourd'hui 3 janvier, peu s'en est fallu que nous ne fussions sur la banquise sans un toit sur la tête.... A 4h du matin, la glace entre en convulsions. A midi, la pression augmente tout d'un coup. Une tour de glace s'est constituée à bâbord et s'approche du Fram tandis que la glace s'ouvre. Les blocs avancent rapidement et s'ils nous atteignent...un grave accident se produira.
Dans la soirée du 3 janvier, un craquement terrible se fait entendre. Une crevasse s'ouvre, mettant nos dépôts en péril. A bâbord, la glace craque et l'eau envahit les chenils. Il faut sauver les chiens. Henriksen se met à l'eau et détache la meute.... La scène se passe de nuit et la température est de -39°C.
Le 5 janvier, la situation ne s'arrange pas. A 5h du matin, la grande tour de glace s'est avancée contre le Fram. Dans la soirée, l'assaut reprend, la tour de babord penche sur nous et déverse d'énormes quantités de glace. Sous une formidable poussée, les poutres de l'entre deux ponts craquent mais ne se brisent pas.... La grande tour de glace s'écroule et le fracas des blocs qui s'écrasent contre le navire est tel que nous ne pouvons plus nous entendre parler.
Et dans les pires situations, les Norvégiens gardent leur calme. Ainsi, ce fameux 5 janvier, Sverdrup décide d'aller prendre son bain alors que le Fram est au bord du naufrage. Lorsque Nansen donne l'ordre de sortir les vivres sur la banquise, Sverdrup apparaît nu comme un ver ! Il semble qu'il se soit prestement rhabillé.
Les pressions faiblissent et Nansen reprend sa préparation en vue du raid vers le Pôle et fait fabriquer plusieurs traîneaux à cet effet.
Le raid vers le Pôle
Mars - Avril 1895
Le 14 mars 1895, alors que le Fram passe 84°N, Nansen et Johansen quittent le bateau et mettent le cap au nord. Ils ont 28 chiens, des skis, 3 grands traîneaux portant 660kg, 2 kayaks, des armes, des munitions et des vivres.
Au début, tout se passe bien malgré le froid (il fait encore -42°C le 20 mars). La banquise est unie et le tandem avance rapidement vers le nord. Nansen passe 85°N le 22 mars.
Mais à partir du 24 mars, la banquise devient très accidentée. Des blocs de glace de toutes formes, résultat des compressions qui ont failli faire sombrer le Fram, se dressent sur la route de Johansen et Nansen, épuisés par le transport des traîneaux par dessus les crêtes de glace. Le froid qui persiste (-43°C le 30 mars) rend le voyage encore plus difficile. Le 3 avril 1895, les Norvégiens atteignent une latitude de 86°N mais leur avance devient très lente car la banquise est extraordinairement tourmentée, contrairement à ce qu'espérait Nansen.
Nansen, qui est encore à 400km du Pôle, réalise qu'il ne pourra pas l'atteindre. Il décide de faire retraite vers le sud et la Terre François-Joseph qui est la plus proche à 670km car, bien évidemment, il est maintenant exclu de retrouver le Fram qui poursuit sa dérive 250km au sud. Le 8 avril 1895, Nansen et Johansen rejoignent une latitude de 86°13'N jamais atteinte par un homme et mettent le cap au sud.
La retraite vers la Terre François-Joseph et la lutte pour la vie
Mai - Août 1895
Nansen et Johansen décident donc de rentrer chez eux...Facile à dire !
L'état des chiens se dégrade; plusieurs bêtes épuisées doivent être achevées. A partir du 1er mai, il n'y a plus de nourriture pour les chiens. Ils devront être abattus pour servir de nourriture à ceux qui restent. Vers le 20 mai, Nansen atteint 83°N, mais l'élévation de la température a pour effet d'ouvrir des chenaux d'eau libre dans la banquise et de transformer la glace de surface en une bouillie glaciaire constituant un obstacle redoutable au déplacement vers le sud.
Début juin, la situation est critique. Le terrain, constitué par un chaos de blocs nageant au milieu de l'eau, devient impraticable. Il reste 6 chiens affaiblis et 3 semaines de vivres.
Nansen met ses kayaks en service et continue d'avancer à la cadence de 5km/jour. On met les kayaks sur les traîneaux que l'on tire sur la glace, puis les traîneaux sur les kayaks qui avancent à la rame quand l'eau apparaît.
Au début du mois de juin, Nansen et Johansen souffrent de la faim et se nourrissent de soupe au sang de chien. Un véritable régal affirme Nansen. On a un peu de mal à le croire !
Mais le 21 juin, après avoir failli couler avec son kayak pour l'atteindre, Nansen tue un phoque. Cette provision de viande lui sauve la vie. Le tandem mange à sa faim pour la première fois depuis un mois.
D'autres phoques seront tués et le menu est ainsi fait:
Le matin, graisse de phoque crue.
A midi, viande de phoque grillée.
Le soir, crêpes au sang de phoque, le fin du fin selon Nansen.
Dans l'impossibilité totale d'avancer ni à pied, ni en kayak vu l'état de la banquise, Nansen reste un mois entier sur place. Le 10 juillet, l'arrivée d'une ourse et de ses deux oursons règle le problème des vivres pour un certain temps.
Ils repartent le 22 juillet: un peu de navigation, un peu de portage, une heure à la voile, une heure à pied, une heure à la rame et on recommence. De nombreux morses attaquent les kayaks à plusieurs reprises et les deux compères doivent se battre et tirer avec leurs fusils pour éviter que les solides défenses de ces animaux ne transpercent la mince coque de leurs embarcations. Ce n'est que le 16 août, alors que l'hiver approche, qu'ils rejoignent l'île Jackson sur l'archipel de François-Joseph. Toujours nourris d'ours et de phoques, ils vont préparer leur troisième hivernage.
Le troisième hivernage
Hiver 1895 - 1896
Nansen et Johansen doivent maintenant construire un abri solide pour l'hiver et se constituer une réserve de vivres pour 8 ou 10 mois. A partir du 28 août 1895, ils se livrent à une chasse intensive. Le gibier est abondant et un certain nombre d'ours, de morses et de phoques payent de leur vie l'arrivée du tandem sur l'île. Les morses, très gras, nombreux et faciles à tuer, constituent une inépuisable réserve de viande, de graisse et de combustible pour les lampes à huile. Vers le 10 septembre, les provisions pour l'hiver étant achevées, Johansen et Nansen s'attaquent à la construction d'une hutte en pierres.
Les peaux d'ours et de phoques tapissent l'intérieur et assurent l'étanchéité de la toiture car le gel soude tout rapidement. La hutte mesure 3m sur 2m et constitue un abri très efficace. Johansen et Nansen vont y passer 8 mois.
L'hiver fut d'une extrême monotonie. L'ordinaire était peu varié; bouillon d'ours le matin, ours bouilli à midi et friture d'ours le soir ! Nansen et Johansen occupèrent l'hiver à défendre leur stock de viande contre les renards, à dormir et à manger. Leurs vêtements n'étaient plus que des loques saturées d'huile et de graisse de morse. Avec le froid, ils n'avaient plus la possibilité de sortir. Ils étaient dans un état de crasse exceptionnel que Nansen décrit ainsi:
L'eau n'ayant aucun effet sur la graisse et n'ayant aucun savon, il nous était impossible de nous débarasser de la crasse huileuse qui recouvrait notre corps et ce qui restait de nos vêtements. La seule solution consistait à la gratter avec un couteau.
Mais ils gardent le moral et la forme. Quels gaillards ! Enfin, le 19 mai 1896, ils quittent leur hutte.
Le retour
Mai - Août 1896
Nansen et Johansen quittent l'île Jackson vers le sud, cherchant la mer libre qui leur permettra de rejoindre le Spitzberg en kayak. Mais les aventures du tandem ne sont pas terminées.
Le 23 mai 1896, Nansen, malgré ses skis aux pieds, passe à travers une étroite crevasse sur la banquise. Il se bloque avec un bâton de skis et appelle Johansen qui n'est pas là. Il est sur le point de se noyer quand Johansen revient et le sort de sa situation alors qu'il a de l'eau jusqu'au cou. Mais il a eu chaud (si l'on peut dire avec de l'eau à 1°C) .
Nouvelle émotion forte le 12 juin alors qu'ils progressent en kayak vers le sud sur une mer encombrée de blocs de glace. Ce jour là, les deux compères commettent une erreur qui faillit leur être fatale. Ils attachent leurs deux kayaks contenant leur équipement et leurs fusils à un bloc de glace et partent escalader un dôme de glace afin d'examiner l'horizon. Mais le vent se lève, le bout d'amarrage cède et les kayaks partent à la dérive. S'ils ne les rattrapent pas, Nansen et Johansen sont perdus car ils mourront de faim sur leur glaçon. Nansen plonge, manque de couler, nage, rattrape le kayak, manque à nouveau de couler en grimpant dessus et finit par récupérer sa précieuse et vitale cargaison.
Le 17 juin 1896, Nansen et Johansen arrivent au cap Flora sur la Terre François-Joseph et s'apprêtent à partir en kayak pour le Spitzberg. Par un hasard absolument extraordinaire, ils tombent sur le campement de la mission anglaise de Jackson qui effectue des relevés scientifiques sur cette côte. C'est fini!
Accueil, douche, vêtements et fin des menus ours-phoque. Ils restent au cap Flora jusqu'au 7 août 1896, date où le Windward, navire ravitailleur de la station anglaise les ramène en Norvège. Le 16 août 1896, ils sont à Hammerfest.
Le retour du Fram
Mars 1895 - Août 1896
Qu'était devenu le Fram que nous avons laissé en mars 1895 par 84° de latitude sous le commandement d'Otto Sverdrup ?






































